Est-ce que l’indépendance politique du Québec a encore un sens ?

Oui, l’indépendance politique du Québec a encore un sens, mais pour faire sens elle doit impérativement (re)trouver ses arrimages avec l’époque.  Pas simplement recommencer à en parler, mais lui redonner sens.

 

Le Québec n’a jamais été coupé du monde.  Lorsque les Patriotes au Bas-Canada se mobilisèrent en 1837, leur élan était en phase avec la Révolution américaine.  Et dans les décennies de 1960 et 1970, les discours de libération du Québec, de dénonciation des «Nègres blancs d’Amérique», de création du RIN et du PQ, etc., tout ça était en phase avec les mouvements de décolonisation qui avaient cours de par le monde.  Quoique par rapport aux mouvements de décolonisation, le Québec a une spécificité complexe.  Contrairement aux colonies, un colonisateur n’a pas imposé ses symboles ici, la construction du Canada s’étant plutôt opérée en s’appropriant (ou pillant, diront certains) les symboles en place.  L’hymne national du Canada, par exemple, était à l’origine un chant patriotique composé pour la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) ; de même que la feuille d’érable a déjà été l’emblème de la SSJB ; de même qu’à une certaine époque le «canayen» s’opposait à «l’Anglais», avant de devenir «canadien-français», puis accueillant l’immigration et commençant, selon l’expression de Bernard Landry, «à manquer de traits d’unions» on s’est trouvé un nom commun : Québécois.  Cette contribution à la construction du Canada explique peut-être en partie les difficultés ici des discours de décolonisation.  Mais quoi qu’il en soit, outre certains gains notables qui ont été faits, l’époque a changé – et il faut en tenir compte pour que l’option refasse sens.

 

En cette époque hypermoderne, cosmopolite, éclectique et mondialisée, des discours trop «conservateurs» ne peuvent pas mobiliser sainement, de même que les discours que «civiques» sembleront sans couleurs particulières pour justifier une appartenance politique propre face au cosmopolitisme – les idéaux progressistes d’ici étant le plus souvent partagés par l’Occident sur le plan théorique, et sur le plan pratique, ici comme ailleurs ils demeurent des combats qui ne peuvent jamais être tenus pour acquis.  Le sens de l’indépendance politique reste donc largement à (re)penser en phase avec notre époque.

 

Depuis les élections du 7 avril 2014, plusieurs souverainistes parlent de «pédagogie» à faire.  Évidemment, étant donné le silence sur les raisons d’être de ce projet qui perdure depuis le référendum de 1995, il n’est pas étonnant que l’idée d’indépendance puisse parfois sembler inactuelle – voire, pour les personnes n’en ayant presque jamais entendu parler, aussi peu emballante que de se faire proposer des procédures de divorce comme projet d’avenir.

 

Mais si la «pédagogie» indépendantiste est nécessaire, elle est aussi insuffisante.  Nécessaire pour expliquer – comme dans le documentaire La langue à terre – la menace qui pèse ici sur le français ; nécessaire pour expliquer les leviers des pouvoirs politiques, pour expliquer aussi qu’un pays du Québec serait économiquement viable, etc.  Mais si la pédagogie est nécessaire, elle est aussi insuffisante.  Insuffisante, parce qu’il est peu probable que le seul combat pour la langue, quoique crucial pour l’identité nationale, suffise à mobiliser jusqu’à la création d’un pays.  Insuffisante, surtout, parce que ladite pédagogie ne peut dire encore ce qui pourrait être.  Car il manque en ce moment un élément préalable et essentiel : des échanges de réflexions pour dégager un nouveau sens à l’indépendance politique du Québec en phase avec notre époque hypermoderne.

 

Il faut nommer certaines questions qui y sont liées.  Face au cosmopolitisme, l’éclectisme et la mondialisation de notre époque, pourquoi faire un nouveau pays s’il doit être presque comme les autres ?  Et ce, d’autant plus qu’à notre époque les combats éthiques sont de plus en plus transnationaux et ne reposent pas sur les peuples, mais sur la multitude des individualités – comme c’est le cas avec les luttes altermondialistes, féministes, écologistes, etc.  Ces questions doivent être considérées.

 

Mais outre la langue, il y a un autre trait identitaire qui n’est pas ethnique : l’appartenance à ce territoire.  Ce n’est pas parce que les Québécois sont génétiquement plus «verts» qu’ailleurs que se manifeste par exemple le recours à des énergies moins polluantes, c’est parce que la sensibilité écologique interagit avec le lieu (géographique, géologique, climatique, etc.).  Sur le plan international, l’indépendance pourrait donner une voix propre au Québec pour faire entendre sa vision de l’écologie.

 

Mais il y a plus.  Si, contrairement au peuple, les luttes de la multitude des individualités sont largement transnationales, elles doivent néanmoins trouver des tremplins politiques.  Or, il faut mesurer à quel point cela peut devenir en phase avec les revendications – qui n’ont pas cours seulement qu’ici – pour une réforme en profondeur de la vie démocratique.  Et à cet égard, ce qui ici comme ailleurs fait défaut, ce n’est pas les arguments, mais bien souvent l’intérêt politique : pourquoi des partis qui peuvent bénéficier d’une alternance du pouvoir modifieraient significativement le système qui leurs permettrait de le faire une fois au pouvoir ?  L’exemple d’une réforme du mode de scrutin n’est que le plus visible.  Or, il faut remarquer à quel point la création d’un pays du Québec pourrait disposer d’air pour renouveler en profondeur la vie démocratique et la rendre plus directe.  Car si un parti politique – quel qu’il soit – fait clairement de l’indépendance politique du Québec sa principale raison d’être, ça signifie qu’en même temps qu’il la réaliserait sa raison d’être disparaîtrait, ce qui revient à dire qu’il pourrait avoir les coudées franches pour envisager des institutions démocratiques et participatives pour le futur pays de manière détachée de ses propres intérêts.  Si l’indépendance politique peut être une valeur en soi, elle ne peut pas se contenter de créer un État de plus, mais doit remettre au cœur de celui-ci le maximum de pouvoirs politiques le plus directement possible entre les mains de ses citoyens.  Mais il faudrait d’abord que se croisent des réflexions à ce sujet.  Éclairer le passé est important, mais éclairer l’avenir l’est tout autant.

 

Ce contenu a été publié dans Politique, et marqué avec . Mettez-le en favori avec son permalien.

Commentaires

Une réponse à “Est-ce que l’indépendance politique du Québec a encore un sens ?”


  1. Rapaillage de Patrice Létourneau
    8 mai 2014
    @ 13 h 33 min

    [...] on peut le remarquer, en filiation avec celui que j’ai préparé ici le 3 mai sous le titre «Est-ce que l’indépendance politique du Québec a encore un sens?».  Certains passages, surtout à la fin, ont cependant été [...]

Laisser une réponse