Allocution amicale en l’honneur de Pierre Lemay à l’occasion de sa prise de retraite

Allocution amicale de Patrice Létourneau en l’honneur de Pierre Lemay

prononcée à l’occasion de sa prise de retraite
(puis mise en ligne sur PhiloTR – ISSN 1927-4211
)


Le vendredi 23 mai 2014

Au Moulin seigneurial de Pointe-du-Lac

 

Cher Pierre,

Chers collègues,

Chers retraités,

Chers enfants de Pierre,

Chers amis,

 

Voici venu le moment d’une nouvelle étape dans ta vie Pierre, après avoir enseigné la philosophie au Cégep de Trois-Rivières depuis 1977 – c’est-à-dire depuis 37 ans. Et comme je sais que tu apprécies les statistiques, j’ai fait une évaluation rapide : ça représente plus de 11000 étudiants que tu as initiés à la vie des idées au cours de toutes ces années ! Plus de 11000 ! Au-delà de la statistique, je me demandais comment me représenter un tel nombre. Je n’ai pas vraiment trouvé, sauf que… Pierre, réalises-tu que même les donneurs de sperme n’ont pas une incidence sur autant de vies ! Tu es le Starbuck de l’enseignement !

 

En me préparant pour cette allocution, j’ai réalisé que j’aurais beaucoup à dire. Aussi, pour faire un clin d’œil au passé départemental dans lequel tu as évolué, je me permettrai de reprendre la formule de l’un de tes anciens coordonnateurs, Marcel Gibeault, en disant que «je serai bref». Ce qui signifie, si j’ai bien compris, que ça sera long.

Évidemment, je ne peux pas vraiment élaborer sur les débuts de ta carrière. Sur l’époque où tu as parallèlement à tes activités philosophiques été pendant une vingtaine d’années vendeur dans un magasin Sears (au département de la photographie) et dont je sais à tout le moins que ç’a compté dans ta vie et que tu en gardes des amitiés profondes – et pour avoir croisé certaines de ces amitiés lors d’une circonstance particulière, j’ai senti que c’était réciproque. De même que je ne peux pas élaborer sur ce qui entoure cette époque de ta vie où, en 1974, tu as été l’un des membres-fondateurs de la Société de philosophie du Québec (SPQ) – société pour laquelle tu as aussi été archiviste adjoint en 1981 et 1982, de même que membre du Comité de rédaction du Bulletin de la SPQ de 1981 à 1984. Mais avec la SPQ, ce n’était pas tes premières armes d’archiviste. Tu avais déjà commencé à effectuer ce type de travail pendant tes années d’études où, avec ton père enseignant de français, tu te rendais une bonne dizaine de fois par année à Manchester, au New Hampshire, pour effectuer des tâches d’archiviste à la bibliothèque Lambert de l’Association Canado-Américaine (ACA), «le volet fraternel de ACA Assurance, une société fraternelle de secours mutuels fondée en 1896 à Manchester par des immigrés venus du Québec, qui voulaient se donner un moyen d’exprimer leur fierté d’appartenance à un peuple français» [réf.]. Pour mémoire, parce que je sais que ça compte pour toi Pierre – mais aussi parce que ça permet de mieux mesurer l’importance de cet engagement –, rappelons que le siège social de l’ACA à Manchester (New Hampshire), malheureusement dissout en 2009, servait aussi de musée et de bibliothèque en étant considéré comme l’un «des centres de ressources les plus recherchés en Franco-Américanie», sis dans cette même ville de Manchester (N.H.) où a aussi été fondé la deuxième succursale de la Caisse populaire Desjardins (La Caisse populaire Ste-Marie de Manchester, fondée en novembre 1908 après la visite d’Alphonse Desjardins), soit huit ans après la fondation du siège social de la Caisse populaire à Lévis (le 6 décembre 1900). Manchester, ville où jusqu’en 1970 31,5% de la population avait encore pour langue maternelle le français (27 777 répondants sur une population totale de 88 282, selon le recensement fédéral de 1970 qui est le dernier à avoir posé une question sur la langue maternelle). Et cet engagement sans la moindre rémunération pour toi, fut engagé pour contribuer à la préservation de la culture canadienne-française dans cette partie des États-Unis, puisqu’il faut se souvenir que c’est «environ trois millions de descendants des Québécois qui se dirigèrent vers les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre entre 1840 et 1930.» (Cf. Robert B. Perreault, Les Franco-Américains de Manchester, New Hampshire : réalités en 2011 – un chercheur indépendant, auteur, guide touristique et enseignant au Saint Anselm College, qui est par ailleurs l’un de tes amis Pierre). Comment se portent aujourd’hui les institutions francophones dans ces terres de la Nouvelle-Angleterre où prévalent les vagues d’une mer anglophone ? Je ne m’avancerai pas sur ce sujet, mais il est bon de savoir que notre collègue et ami Pierre a concrètement apporté son aide pour préserver l’accès à cette culture à Manchester. Par son travail d’archiviste en tout premier lieu, mais parfois même en goûtant des fèves au lard dont les gens lui demandaient si la recette goûtait bien celle typique du Québec ! Parce que les voies de la culture sont multiples. Aussi, on ne se surprendra pas trop qu’il soit par ailleurs membre de l’Institut d’histoire de l’Amérique française depuis 1993. J’ai souligné que je ne pouvais pas vraiment élaborer sur les débuts de ta carrière Pierre, et c’est pourquoi je ne suis pas vraiment en mesure d’élaborer sur ton travail d’adjoint à la coordination départementale en 1980-81. Mais je tenais néanmoins à évoquer tous ces éléments de ton parcours, même brièvement, car un minimum d’archéologie (!) de ma part me semblait la moindre des choses avant de parler de l’archiviste dans l’âme que tu es – j’y reviendrai.

 

Cela dit, c’est avec facilité que je peux parler du Pierre que j’ai côtoyé ces neuf dernières années. À commencer par ton souci de précision, de clarté et d’organisation. Chacun trouvera des exemples de ça, aussi je vais évoquer que quelques aspects qui sont surtout connus des gens qui ont occupé la coordination départementale. Et comme tu aimes bien rire Pierre, je vais commencer par ce qui me permet de t’agacer. Je pourrais bien sûr parler du fait que même si je t’ai toujours vu ajouter ton humour à l’ambiance «bon enfant» du département, en parallèle tu es aussi l’un des rares à toujours te faire un point d’honneur de prendre l’initiative de déposer au coordonnateur un bilan formel des travaux des Comités sur lesquels tu travaillais. Mais le meilleur exemple reste tes plans de cours. Quelle somme ! Si précis dans le détail de la matière, des règles et procédures, ceux-ci atteignent généralement un bon 30 pages en format 8 ½ x 11. Oui, vous avez bien entendu, 30 pages de plan de cours ! Tu sais Pierre qu’un Que sais-je? compte environ «seulement que» 120 pages en format bien plus petit ?!? Mais j’ai dit que Pierre était soucieux de clarté, donc ce n’est pas tout. Après vérification avec la directrice de la DAP (Cf. son discours lors de la soirée de la reconnaissance), je peux confirmer que Pierre est aussi bel et bien le seul et unique prof – tenez-vous bien – de toute l’histoire de notre collège à inclure une table des matières à ses plans de cours ! En fait, tout ce qui manquait à tes plans de cours Pierre, c’est un numéro d’ISBN.

 

Tu es aussi le seul à déposer à la coordination un «horaire de disponibilités» aussi détaillé, que tu affiches aussi sur la porte de ton bureau et où même tes plages horaires de temps de lecture, de travail pour rédiger des articles pour PhiloTR, de correction, de préparation de cours, etc., sont inscrites. Je crois que par là, tu voulais notamment que tes étudiants aient un aperçu de ce qu’implique le travail intellectuel. Sans compter la régularité avec laquelle tu fais la tournée des librairies et que tu épluches les journaux. Et les délais départementaux ? Tu bats des records : par exemple, je l’ai noté, cette session-ci c’est le 24 mars que tu m’as présenté pour approbation le formulaire de ton épreuve-synthèse, soit environ deux mois avant que celle-ci ait lieu.

 

Mais par rapport à la philosophie, qui es-tu Pierre ? De ce que je viens de dire, on pourrait penser à la régularité rassurante de Kant. Ce qui, par ailleurs, cadre bien avec ton sens aigu du devoir. Mais on ne pourrait certainement pas te ramener à cette posture, ne serait-ce que parce que ça serait oublier tout l’intérêt que tu portes à des concepts tels que celui de «logomachie». Alors, un postmoderne ? Non, ça serait alors oublier toute l’importance que tu accordes à la notion de tradition. Inutile, je crois, de chercher. Car, si on ne peut pas dire à quelle enseigne philosophique tu loges Pierre, ce n’est pas parce que nous ne te connaissons pas suffisamment, mais au contraire parce que nous te connaissons.   Et de l’impossibilité de répondre à cette question, je soupçonne que tu es fier.

 

D’autant plus que Pierre tente de se réserver une objectivité face aux diverses théories philosophiques qu’il enseigne ou a déjà enseigné. Et d’ailleurs à ce sujet, à deux reprises en me montrant les murs vides et sans décoration de son bureau, il m’a souligné qu’il avait voulu pousser son souci de demeurer impartial jusqu’à s’abstenir de décoration qui aurait pu amener des étudiants à spéculer sur ses goûts ou préférences philosophiques/artistiques/politiques.

 

Mais très cher Pierre, au risque de te décevoir, il est bien possible que même la neutralité ne soit pas neutre. Du moins, en regardant la quasi-absence de décoration de ton bureau, il m’a semblé tout de même déceler les traces d’une chose qui te tient vraiment à cœur. Sur tes murs, trois éléments : une horloge qui masque les traces sur la peinture d’un ancien crucifix – tel le temporel chevauchant les traces de l’éternel –, un calendrier et une suite de trois «post-it» collés au mur qui sont numérotés «1», «2» et «3», en dessous desquels se trouvent trois piles de feuilles. Mais pourquoi bon sang numéroter trois piles de feuilles ?!? J’y vois dans ces éléments, cher Pierre, les signes de ta passion d’archiviste.

 

Car il me semble que c’est là l’un de tes traits distinctifs et louables, cher Pierre, ta fibre inébranlable d’archiviste. Pour les sujets grands et petits – de même que tout ce qui se trouve entre les deux. J’ai déjà évoqué que tu as été archiviste adjoint en 1981 et 1982 pour la Société de philosophie du Québec. Et aussi pour la bibliothèque Lambert de l’ACA. Mais depuis la création de la revue web PhiloTR il y a 10 ans, tu y as aussi publié à ce jour plus de 325 articles et dossiers. C’est colossal : plus de 325 articles et dossiers, toujours faits «sur le bras», sans rémunération ni libération, en surplus de tes tâches liées à l’enseignement ! Et ce, en te faisait un point d’honneur d’assumer ce que tu considères être un «devoir de mémoire» en signalant décès, commémorations et autres «référentiels» – de même qu’en documentant les traces de la vie intellectuelle sans restriction de cloisons disciplinaires. Et loin de t’épuiser, en ce moment tu travailles à l’occasion des commémorations de la guerre de 14-18 à un dossier sur les philosophes et intellectuels de cette époque. Considérant tout le travail de recherche que ça demande, la publication de ce dossier ira probablement à l’automne prochain : et pour faire une blague qui en réalité n’est pas très drôle, je dirais qu’étant à la retraite tu n’y verras pas de différence au moment de publier ce dossier, car… ça sera fait tout aussi bénévolement qu’avant.

 

Sérieusement, il y a chez toi, Pierre, un sens de la continuité collective, voire historique, qui est honorable et qui n’a rien à voir avec l’appel à la tradition. Tu le fais humblement, en tentant de donner accès au passé qui a constitué intellectuellement le présent, mais sur un ton qui laisse à chacun la tâche d’en juger et d’en perpétuer des éléments, ou d’en rejeter. Lorsque s’annonçait pour novembre dernier «l’État des lieux de la philosophie au Québec» [voir cette catégorie], je me souviens avec plaisir à quel point mes échanges préalables avec toi ont été enrichissants pour ne pas oublier les sillons du cheminement philosophique au Québec, pour mieux voir la profondeur historique au travers de laquelle s’inscrit son existence ici.

 

J’ai dit que tu étais un archiviste dans l’âme Pierre, pour les choses grandes et petites. Tu es aussi pour moi l’une des mémoires du département, dont tu sens bien que si le collège ne doit pas devenir qu’une «boîte à cours», nous devons aussi assumer et instaurer un certain rapport avec l’horizon historique. Ce n’est pas négligeable, et ça mériterait d’être médité.

 

Archiviste de tout, dis-je. Et, pour prendre un exemple restreint de la vie départementale, vous souvenez-vous qu’à l’hiver 2011 nous avions entrepris de nous prononcer sur la manière dont les abstentions sont compilées lors des votes ? Nous connaissions la règle en cours, mais sans se souvenir du libellé exact qui avait prévalu à son instauration. Tout ce que l’on savait, c’est que ça remontait à un débat de la décennie de 1980. Je rappelle ici que la décennie des années 1980, ça veut aussi dire des procès-verbaux (p.-v.) qui ne sont pas archivés sous forme numérique dans l’ordinateur de la coordination. Je me voyais déjà devoir enfiler un masque respiratoire pour me protéger des acariens en fouillant dans les classeurs de papiers accumulés depuis la création du département, à la recherche du p.-v. où il en avait été question. Je n’ai pas eu besoin de le faire : à la réunion suivante (souvenez-vous, c’était en réunion de fin d’année au centre Ville-Joie de Pointe-du-Lac), Pierre avait en main l’extrait exact du bon p.-v. des années 1980 – qu’il avait archivé chez lui, comme tous les p.-v. !

 

Pierre, c’est tout ça à la fois. Celui qui lit «religieusement» maints journaux, magazines et ouvrages de référence d’horizons divers tant québécois que canadiens, américains et européens. Mais qui lit une autre chose aussi dont il est probablement le seul au département à lire : le Publi-sac. Parce que oui, Pierre c’est aussi ça. L’homme entier qui dans un même échange peut nous annoncer la publication à des presses universitaires d’une nouvelle étude éclairant l’Antiquité grecque, puis nous faire part du décès de tel intellectuel Québécois, puis nous dire – si nous sommes enseignant à statut précaire par exemple – que le Cheez Whiz est en spécial cette semaine à telle épicerie – ou qu’il y a telle aubaine de telle composante informatique à tel détaillant ce mois-ci. Et puis, tout naturellement revenir à la publication aux presses universitaires dont il nous avait fait part au début, en remémorant dans quelle lignée historique de débats ça se situe. Tout ça, simplement en sachant, pour reprendre ici des mots de Rudyard Kipling, «être un penseur, sans n’être qu’un penseur».

 

J’ai parlé de ton parcours avec humour, très cher Pierre. Et ça, en gardant à l’esprit cette joyeuse contradiction que tu incarnais, parfois avec une certaine tension, entre le sérieux et le léger. Je pense ici en particulier à ces innombrables moments où, en assemblée départementale, tu te faisais un point d’honneur de suivre toutes les procédures du code Morin (!), même et surtout lorsque ce n’était pas nécessaire, pour demander la parole afin… de dire une boutade de ton cru sur un ton pince-sans-rire, simplement pour détendre… des procédures. Soucie chez toi d’un sens de la tradition qui n’est pas un appel à la tradition, ai-je déjà dit ? J’ai fait la part à l’humour, aussi je m’en voudrais si je ne rappelais pas en terminant à quel point ton sens de la rigueur et ton sens de la mémoire ont beaucoup apportés non seulement à notre vie départementale, mais aussi à l’aménagement d’accès à la vie des idées – et ici, je pense tout autant à tes étudiants qu’aux lecteurs de PhiloTR (qui reçoit à chaque mois un peu plus de 2700 visiteurs différents).

 

À l’automne prochain, tes plages horaires qui étaient consacrées à la correction et aux préparations et prestations de cours seront remplacées par autres choses. Si dans ce temps libéré s’ajoute notamment du temps pour des marches comme tu m’en as déjà parlé, j’aime à penser que cela symbolisera d’une certaine façon ce à quoi tu t’es consacré toute ta carrière : participer à la marche des idées, et à la marche progressive vers le monde que tu as aménagé pour plus de 11000 étudiants de la région pendant ta carrière – sans compter tous les lecteurs de PhiloTR et de la bibliothèque Lambert.

 

Bonne retraite Pierre !

 

Patrice Létourneau

Coordonnateur du département de philosophie

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