L’enracinement de la philosophie au Québec

Parmi les ajouts récents sur « Les classiques des sciences sociales » figure l’article de Josiane Boulad-Ayoub et Georges Leroux, « La philosophie au Québec. De la discipline à la culture. » (1999).  Ce n’est pas toujours facile d’en savoir plus sur la manière dont la philosophie s’est enracinée au Québec et y a pris vie*, et c’est pourquoi il est heureux que cet article soit rendu accessible sur internet.  En tirant profit de divers travaux, les auteurs offrent une présentation intéressante de l’état des lieux en mettant en jeu deux de ses versants, soit son développement proprement disciplinaire et son insertion culturelle, tout en articulant son inscription historique avec ses enjeux actuels. 


La première partie de l’article aborde l’inscription de la philosophie dans l’histoire du Québec, ce qui, à certains égards selon les auteurs, et ce jusqu’au milieu du XXe siècle, « l’apparente à ce que fût le marxisme officiel dans les pays de l’Est avant 1989 : une discipline canonique, figée et quasi interdite d’évolution » où, au Québec, on ne pourra « y singulariser aucune œuvre personnelle avant le travail de Jacques Lavigne en 1954. » (à la page 9).  L’explosion des travaux philosophiques québécois a lieu après la Révolution tranquille, mais la vivacité de la recherche disciplinaire qui se déploie alors a lieu tout en semblant délaisser l’insertion de ces recherches et réflexions dans la culture québécoise (quoique la philosophie est présente dans les cégeps, depuis l’avènement de ces institutions en 1967-1968).

Dans la seconde partie de l’article, on y retrouve une présentation de l’évolution actuelle de la philosophie au Québec, de la configuration qui se dessine.  Dans cette seconde partie, le passage qui suit a particulièrement retenu mon attention : « Sur un des coteaux mitoyen à la philosophie sociale et politique, l’esthétique, et sans doute est-ce encore là un trait spécifique au Québec philosophique, tient avec brio non seulement une place de premier plan, mais l’une des plus fertiles. » (à la page 18).  En fait, ce n’est pas le constat en lui-même qui me surprend, c’est plutôt que dans le contexte d’une lecture historique de l’enracinement de la philosophie au Québec, ce constat m’a semblé signifiant dans son contraste avec le thème de la « survivance » au Québec.

Cela dit, pour que ce domaine de réflexion ne semble pas indûment restreint, il vaut mieux ne pas oublier l’origine du mot « esthétique », d’ailleurs bien synthétisée dans ce passage de la présentation de Æ : « N’oublions pas que le terme esthétique est dérivé du grec aisthesis par Baumgarten (1735). Ainsi liée à la connaissance sensible, l’esthétique oscille entre le cœur et la raison, la sensibilité et la rationalité, exposant d’emblée ses paradoxes fondamentaux. » (texte de présentation de Æ – Revue canadienne d’esthétique).

Aussi, il ne faudrait pas réduire les esthétiques qu’à des questionnements sur le beau: elles peuvent tout autant s’intéresser à des problématiques comme les critères permettant d’appréhender lorsqu’il y a véritablement pensée/expression personnelle (dans une esthétique de la création), ou encore tenter d’élargir la compréhension de ce qui vient justifier les interprétations d’une expérience ou d’une expression (dans une esthétique de la réception), parmi bien d’autres questions.  Resitué dans ce contexte plus large, on comprendra que l’esthétique (ou aisthesis) peut aussi toucher à la constitution de l’identité, ou de la pensée (comme l’évoque d’ailleurs cette citation, par exemple), tout comme son analyse permet de constituer l’assise d’une philosophie de la culture.  

Dans ce contexte, je me demande si ce constat de la fertilité, au Québec, des travaux philosophiques sur les esthétiques ne témoigne pas, par delà le sujet de recherche proprement dit et la diversité des travaux qu’on y retrouve, d’un souci marqué pour la « connaissance sensible » et, peut-être même, d’un ancrage dans une pensée de l’ambiguïté, compte tenu des oscillations et paradoxes fondamentaux cités plus haut.  Enfin, je me le demande.


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* Il faut cependant mentionner la publication, en 1998, de l’important ouvrage collectif, sous la direction de Raymond Klibansky et Josiane Boulad-Ayoub, La pensée philosophique d’expression française au Canada.  Le rayonnement du Québec (ISBN 2-7637-7598-5).

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Commentaires

Une réponse à “L’enracinement de la philosophie au Québec”


  1. patrick hubert
    7 mars 2007
    @ 9 h 25 min

    L’esthétique est conséquemment temporelle,puisqu’elle refléte une époque.

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