Savoir et rapport à soi-même (citation – Foucault)

« Pour moi, le travail intellectuel est lié à ce que vous définiriez comme une forme d’esthétisme – par cela, j’entends la transformation de soi.  […]  Je sais que le savoir a pouvoir de nous transformer […]  C’est pour cela, voyez-vous, que je travaille comme un malade, et que j’ai travaillé comme un malade toute ma vie.  [...]  «Croyez-vous que j’ai travaillé autant, pendant toutes ces années, pour dire la même chose et ne pas être transformé?»  Cette transformation de soi par son propre savoir est, je crois, quelque chose d’assez proche de l’expérience esthétique. »

Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, Quarto, pages 1354-1355.

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Commentaires

7 réponses à “Savoir et rapport à soi-même (citation – Foucault)”


  1. Clément Laberge
    15 décembre 2006
    @ 3 h 00 min

    Merci pour cet extrait qui vient mettre des mots sur des convictions-intuitions maladroites que j’avais. C’est très clair. J’en lirai plus…
    …et l’extrait vidéo est aussi très intéressant.


  2. Guy Béliveau
    16 décembre 2006
    @ 20 h 58 min

    « A la question toujours posée “Pourquoi écrivez-vous ?”, la réponse du Poète sera toujours la plus brève “Pour mieux vivre”. » Saint-John Perse
    L’idée du travail philosophique comme exercice de transformation de soi a son origine, je crois, dans l’oeuvre de Pierre Hadot, idée qui a profondément renouveller la manière d’interpréter les philosophes grecs et romains. Penser, écrire, créer des concepts, s’abandonner à la puissance des images et du rythme, bref donner une forme poétique à son existence : tout cela est fait en vue de mieux vivre.
    Pour la petite histoire : Hadot a publiquement remercié Michel Foucault d’avoir rendu possible sa propre accession au poste de professeur au Collège de France.


  3. Patrice Létourneau
    16 décembre 2006
    @ 19 h 39 min

    D’ailleurs, dans ce même volume, dans un autre des textes où il a, là aussi, affirmé ce rôle (trans)formateur de soi-même qu’a le savoir, en écho à la remarque qu’il est «en somme […] pour une société savante» (c’est-à-dire une société maximisant les possibilités pour les individus de se transformer par l’étude et le savoir, plutôt qu’une société concevant le savoir simplement dans l’axe du marché du travail et de la place qu’occupera l’individu), il ajoute que «le branchement des gens à la culture doit être incessant et aussi polymorphe que possible.» Un passage qui m’a fait penser à la notion de ville éducative, que tu as porté Clément.
    **
    Par ailleurs, en lisant Foucault, je me disais qu’au fond, ce ne sont pas «les murs» de l’école qui doivent s’abaisser, mais plutôt «les murs» de la société «en général», si on peut dire – sans quoi il me semble que cette possibilité de modification par le savoir «fondamental» (celui qui transforme) devient moins présente, ou moins substantielle.


  4. Patrice Létourneau
    16 décembre 2006
    @ 23 h 33 min

    Cette référence à Pierre Hadot, que je connais (trop) peu, tombe bien, Guy. Je m’interrogeais justement sur la place de la transformation de soi dans l’antiquité gréco-latine, en lisant un passage de Dits et écrits II où Foucault mentionne trois usages des carnets : les hupomnêmata, carnets couramment utilisés par le public cultivé dans l’Antiquité tardive, où était noté citations, aphorismes, réflexions et raisonnements, puis l’usage des carnets pour la notation des rêves et l’usage chrétien des carnets comme journal de l’intime (il évoque à cet égard saint Antoine). Dans le premier usage des carnets, Foucault mentionne qu’il « ne faut pas prendre les hupomnêmata, si personnels qu’ils aient pu être, pour des journaux intimes ou pour ces récits d’expériences spirituelles […] que l’on peut retrouver ultérieurement dans la littérature chrétienne. Ils ne constituent pas un «récit de soi» […] Le mouvement qu’ils cherchent à effectuer est l’inverse de ce dernier : il ne s’agit pas de traquer l’indéchiffrable, de révéler ce qui est caché, de dire le non-dit, mais au contraire de rassembler le déjà-dit : de rassembler ce qu’on pouvait entendre ou lire, et cela dans un dessein qui n’est pas autre chose que la constitution de soi-même. » (Michel Foucault, Dits et écrits II, page 1444).
    Je vais donc aller voir dans l’œuvre de Pierre Hadot ce qu’il dit au sujet de cette « constitution de soi » qui s’oppose au « récit de soi ».


  5. Guy Béliveau
    17 décembre 2006
    @ 20 h 48 min

    Ta réponse Patrice me fait beaucoup réfléchir : non pas se raconter, mais se construire soi-même. Tu me fais découvrir aussi une belle expression : les « hupomnêmata » : traduite de manière à la fois littérale et interprétative, elle signifie à peu près ceci, sauf erreur : ces choses qui sont si en deçà de celles qu’on se souvient facilement et qui pourtant sont essentielles, ces choses-là il faut les noter. Dans la vidéo mettant en scène Heidegger, on le voit sortir son carnet et citer une phrase énigmatique de Novalis sur l’avenir de la pensée, et une autre de Marx sur la transformation du monde comme tâche de la philosophie (la fameuse thèse XI sur Feuerbach).
    Si tu as le goût d’explorer la pensée de Pierre Hadot, puis-je te suggérer de commencer par un livre qui te servira dans ton enseignement : « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » paru dans la collection Folio ?
    Et sur la façon dont Foucault a conçu cette nécessaire constitution de soi, comment ne pas évoquer « L’usage des plaisirs » et « Le souci de soi », parus chez Gallimard ?
    Ces deux livres me paraissent un remède efficace au mal-être, à la dérive, au désespoir que vivent bien des individus présentement. À mon avis, bien que plusieurs contesteraient cet avis, Foucault enseigne avec force dans ses ultimes ouvrages la leçon suivante : l’inéluctable, la nécessaire et salutaire lucidité que réclame la crise (et non le malaise) de notre civilisation passe obligatoirement par une redécouverte de la pensée des Anciens. Voilà, mon côté provocateur prend le dessus !!!


  6. Patrice Létourneau
    18 décembre 2006
    @ 1 h 59 min

    Héhéhé, je reconnais là le creuset de tes interrogations, Guy.
    Je connais assez bien les tomes de l’« Histoire de la sexualité » (« Le souci de soi » et « L’usage des plaisirs », qui succèdent à « La volonté de savoir »), car je m’y suis replongé au mois d’août, alors que je préparais le cours complémentaire en philosophie de la sexualité (quoique, comme tu le devines sans doute, ça n’a finalement pas vraiment servi pour mon enseignement). En lisant les « Dits et écrits » de Foucault (en particulier le second tome de Quarto), il y a deux choses, outre son vocabulaire plus agréable, qui m’ont frappé : sa préoccupation pour la vérité (contrastant fortement avec l’image que certains de ses détracteurs ont parfois construite) et son retour vers l’Antiquité après ses excès (et en particulier son attention aux stoïciens). Ce n’est cependant qu’en lisant le passage sur les usages des carnets que j’ai saisi plus clairement la filiation qu’il fait transparaître entre la pratique de « se raconter » (y compris dans ce qu’il appelle la « monarchie du sexe » forçant l’aveu) et la tradition chrétienne de l’intime.
    Merci, Guy, pour la suggestion du « Qu’est-ce que la philosophie antique? » de Pierre Hadot. C’est par là que je vais aborder son œuvre. Et merci pour la traduction (c’est précieux!), le fait que l’on retrouve un « en deçà », plutôt qu’un « au-delà », contribue, il me semble, à pousser encore plus loin la réflexion.


  7. P.S. IVANEJEV
    5 mars 2007
    @ 16 h 09 min

    Hors sujet ?
    « On ne trouve pas ses mots » […] Dans le différend, quelque chose « demande » à être mis en phrases, et souffre du tort de ne pouvoir l’être à l’instant.
    Jean-François Lyotard, Le différend, Minuit, n°22-23, p.29-30.

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