L’écriture épistolaire

Les surveillances d’examens laissent quelques moments pour repenser à ses lectures.  Après avoir pris connaissance de ces quelques fragments, je m’étais procuré, en février dernier, l’essai de Sylvie Chaput et Marc Chabot, Manuscrits pour une seule personne (ISBN 2-89502-171-6).  En fait, mon interrogation sur le rapport entre l’écriture épistolaire et l’écriture publique (dont la lettre ouverte) c’est affinée en janvier dernier, dans la foulée de ce texte que j’ai écris suite à l’invitation de la Société des Écrivains de la Mauricie.

Les 54 morceaux composant Manuscrits pour une seule personne offrent beaucoup à penser.  Afin d’en garder une trace sous la main, je note ici quelques fragments tirés de cet essai.


« On dit trop facilement : les correspondances font partie de la petite histoire.  Celle des individus et des intimités qui ne valent rien aux yeux des intérêts supérieurs de la grande histoire.  Trop facile. »

– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragment tiré du morceau 14 « L’humanité brisée en deux », Manuscrits pour une seule personne, page 34


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« J’écris et l’angoisse me vient facilement.  Je ne lis pas l’allemand.  Je ne suis qu’un philosophe d’Amérique.  Je suis sans patrie.  Je nage dans l’universel et en même temps je pourrais dire : ici, philosopher procède davantage de la noyade consentie que de la nage.  Je suis dans la mer, au milieu, sur les bords d’une rive, peu importe.  Mes écritures finissent toujours sur une île déserte.  Je suis dans le silence quand j’écris, je suis dans le silence quand je publie. »

– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragment tiré du morceau 37 « La Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger », Manuscrits pour une seule personne, pages 99-100


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« Deux hommes qui ne se connaissaient pas se sont écrit pendant deux ans : le philosophe Günter Anders, premier mari d’Hannah Arendt, et Claude Eatherly, aviateur dans l’armée américaine, l’homme qui prononça le fameux GO AHEAD avant que la bombe atomique soit lâchée sur Hiroshima.
[…]
Günter Anders a connu Claude Eatherly en lisant un article à son sujet.  Il découvre que cet aviateur de l’armée américaine écrit des lettres au Japon pour demander pardon, qu’il a commis quelques petits vols dans des banques et qu’il expédie l’argent au Japon pour aider les survivants d’Hiroshima.
[…]
Rares sont les philosophes qui auront mis autant d’énergie à entrer en dialogue avec un humain pour qui penser n’était pas une profession.  Il y a dans cette correspondance un élan socratique.  Le retour de la philosophie vivante entre deux êtres.
[…]
Chaque lettre est un instant de vie.  C’est la philosophie qui se met à vivre dans le monde.  Elle ne se contente plus de le regarder, de le penser de l’extérieur, de l’imaginer mauvais et de s’enfuir ailleurs.  Elle regarde le monde tel qu’il est et tente de vivre avec les idées fragiles. »

– Marc Chabot et Sylvie Chaput, fragments tirés du morceau 24 « Homme d’action au bord de la misère », Manuscrits pour une seule personne, respectivement aux pages 57, 58, 62, 63


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Cet ouvrage m’a par ailleurs fait repenser à la manière dont Serge Cantin avait débuté l’un de ses essais :


« En septembre 1983, je quittais le Québec pour la France. […]  Quelques jours avant mon départ, j’eus la joie de recevoir une lettre de Fernand Dumont dans laquelle, en réponse à une remarque plutôt désabusée que je lui avais faite peu de temps auparavant sur notre pays «sans bon sens», j’étais, fort courtoisement, repris et rappelé à ma responsabilité:

Ce pays, qui n’est pas «sans bon sens», vous aurez à le porter comme on porte un enfant dans ses bras, en tenant la tête haute.  Dites-vous bien que, malgré les misères qui nous entourent, vous n’êtes pas seul […]  Il vous manque peut-être, aux uns et aux autres, une certaine complicité.  Créer cette complicité, cette solidarité, ce sera l’une de vos tâches au retour…

De retour au Québec trois années plus tard, l’idée m’est venue de retracer, en un acte d’écriture qui pourrait bien être le premier pas en direction de cette complicité, l’histoire du retentissement que ces quelques lignes ont eu en moi depuis le jour où je les parcourus pour la première fois.
[…]
Il nous faudra réapprendre à aimer le Québec, sans complaisance mais avec compassion, «comme on porte un enfant dans ses bras, en tenant la tête haute». »

– Serge Cantin, Ce pays comme un enfant, respectivement aux pages 15-16 et 34

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Entre écriture épistolaire et écriture publique, de même qu’entre particulier et universel, les ramifications sont nombreuses.  Les 54 morceaux de Manuscrits pour une seule personne, de Marc Chabot et Sylvie Chaput, offrent beaucoup à penser si l’on s’intéresse à ces questions, en plus d’être, tout simplement, agréables à lire.

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