Civilisations et transmissions (citations)

« Ridicule, ce soupir a pourtant sa noblesse et sa raison d’être.  La transmission, en effet, n’est pas un processus automatique, c’est un drame dont l’issue n’est jamais connue à l’avance.  Enseigner revient à tisser un lien entre les vivants et les disparus.  Il s’agit de passer le témoin.  Et rien n’est joué : le lien peut ne pas s’établir ou se rompre ; le témoin peut tomber par terre.  Nul déterminisme biologique ou sociologique ne constitue les élèves en héritiers de la culture.  Cet héritage symbolique ne relève pas de l’hérédité, mais de la responsabilité des maîtres.  D’où l’inquiétude constitutive de ces passeurs de choses invisibles.  Ils seraient fous, s’ils n’avaient pas peur. »

– Alain Finkielkraut, L’Ingratitude.  Conversation sur notre temps, page 125

***

« Un peu comme la mort qui est inscrite dans la vie elle-même et qui apparaît dans nos cellules par un processus bêtement naturel, les invasions barbares ne sont pas, sauf exception, des invasions produites par des agents extérieurs.  Elles sont des ratés dans le phénomène d’éducation ou de transmission. […]  Chaque nouvelle génération est une génération de barbares.  Chaque génération génératrice a le devoir de transformer les barbares qu’elle a produits pour en faire des êtres humains civilisés.  Si elle manque à son devoir, c’est elle qui produit l’invasion qui la détruit ainsi que la civilisation dont elle est porteuse.  
[…]
Rémy ne sait rien de son fils parce qu’il n’a rien voulu en savoir.  Louise, la mère de Sébastien, rappelle que Rémy a pris soin de son fils.  Mais c’est le bébé que Rémy a soigné.  Quand il s’agissait d’éduquer l’adolescent et le jeune homme, le père n’était plus là : il avait autre chose à faire. […]  Aussi quand il excuse les jeunes analphabètes dont se moque son ami Pierre, il dit vrai : « C’est pas de leur faute.  Ils auraient pu apprendre aussi bien que nous, mais personne ne leur a enseigné.  C’est comme tout le reste… »  Mais comme toujours chez lui, la clairvoyance est doublée d’un aveuglement plus fondamental, et il ne complète pas sa remarque : si les jeunes n’ont pas appris, c’est parce que les Rémy n’ont pas enseigné.  Rémy est le « personne » qu’il refuse de nommer.  Ses amis et lui ont beau prétendre que « l’intelligence n’est pas une qualité individuelle, c’est un phénomène collectif, national, intermittent », leur grandiloquence n’excuse pas l’impéritie du professeur et du père, au contraire.  La barbarie se fait par une transmission ratée. »

– Gérald Allard, Variations sur des thèmes invasifs, dans Argument, volume 6, numéro 1, pages 53 et 54 [article au sujet du film Les invasions barbares, de Denys Arcand]

***

L’angoisse du vacillement entre « les accouchements les plus difficiles font les plus beaux bébés » et « alors, si je vous comprends bien, vous me dites : à la prochaine fois ! »

Ce contenu a été publié dans Citations, Éducation, culture et société, Philosophie. Mettez-le en favori avec son permalien.

Commentaires

Laisser une réponse